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« J'ai vite compris que les travailleurs du sexe n'étaient pas considérés comme des citoyens. Des humains même. »

13 avril 2016

Thierry Schaffauser, pute et insoumis

Prostitué est autant son métier que son choix de vie. De la rue aux hôtels, de Londres à Paris, Thierry exerce depuis 13 ans. Il exerce mais défend surtout cette profession. Sans relâche.
Ecoutez l'article raconté par David Ravier, journaliste

Parce qu'entendre une histoire est plus intense pour certains que la lire, XXIe Sexe propose une version audio de chaque récit. Ils sont lus par des comédiens en formation en écoles de théâtre, dont la Comédie-Française.


Le premier client a été presque trop facile. Il souhaitait assouvir une envie voyeuriste. Thierry n'avait qu'à se masturber devant lui. Aucun contact. C'était il y a 13 ans, porte Dauphine. A 33 ans, il n'est plus un prostitué de la rue. Il est escort.

« J'ai la capacité de baiser avec des mecs sans plaisir, sentiment, ou désir particulier », lance-t-il. Tester la prostitution le titille. A l'époque, à peine âgé de 20 ans, il travaille dans un restaurant du Marais. Il entend ses collègues parler de tapin. Il saute le pas.

La curiosité, les revenus mais aussi l'ego le font rester. « Très vite, plein de véhicules se sont arrêtés. » Il aime cette danse des voitures autour de la place. Elle passe une première fois, puis elle repasse, jusqu'à dix fois avant de s'arrêter, ou non. Le potentiel client n'est-il pas sur de son choix ? N'ose-t-il pas ? « Pendant ce temps-là, soit je parle à des collègues à côté, soit je regarde les voitures passer », explique Thierry. Un jeu de regards s'instaure. Puis quand une voiture stoppe, la discussion commence : demande, tarif, conditions. Le travailleur du sexe n'a pas peur. Il s'amuse presque.

Le plus dur dans la rue est l'hiver et le risque d'agressions pour cet escort. Il en a vécu quatre ou cinq. « Lors de la plus violente, je me suis retrouvé avec un homme dans une maison qui n'était clairement pas la sienne », commence l'escort. « On n'a pas vraiment réussi à baiser, il était préoccupé. » Le client demande ensuite à récupérer l'argent. Il met des claques à Thierry qui lui rend les billets. Puis l'inconnu le menace avec un objet pointu en fer. Le jeune homme réussit à s'échapper. « Souvent, les agressions étaient pour des questions d'argent. » Sauf la fois où un confrère l'a bravé pour une question de « place », de « territoire ».


L'enfer, c'est les flics



« Je me disais que ça n'allait pas aller en s'arrangeant, alors j'ai quitté au fur et à mesure la rue. » En 2002, la loi contre le racolage passe. Thierry voit les relations avec la police se dégrader. « Au début, ils venaient s'en prendre aux femmes migrantes, puis aux françaises, et ensuite seulement aux garçons. » Il s'agit surtout de contrôles d'identité, très récurrents. A 20 ans, Thierry ressemble encore à un mineur. Les forces de l'ordre font tout pour l'intimider et l'obliger à partir, selon lui. Il se rappelle d'une phrase d'un agent : « si on retrouve ton cadavre dans un ruisseau, je rigolerai bien parce que je t'aurais assez prévenu. » Des cadavres, il en a aperçu. Pas des gens qu'ils connaissaient personnellement, mais croisés à quelques occasions. « C'est toujours choquant », souffle-t-il.

Thierry ne supporte pas la logique : c'est dangereux donc ne le faites pas et non c'est dangereux donc on va vous protéger. Un jour, il accompagne une amie qui s'est faite violée pendant son travail. Dépôt de plainte refusé avec comme argument : « on vous avait dit que cela arriverait. » Une autre fois, d'autres consœurs se rendent au commissariat après une agression. « Ce sont elles qui ont été retenues au poste alors même que l'agresseur était identifié. » Thierry n'en veut pas tant aux agresseurs : ils ne comprennent pas le mal qu'ils font. Pour eux, « c'est normal de baiser gratuitement. » Il compte agir.

D'abord, il s'inscrit sur une plate-forme. Une annonce sur Planet Romeo et les clients le contactent directement. Il n'est plus question de rue, mais soit d'hôtel, soit le client l'invite chez lui. Surtout, Thierry devient militant. « J'ai vite compris que les travailleurs du sexe n'étaient pas considérés comme des citoyens. Des humains même. » Selon Thierry, ils sont considérés comme esclaves, ou proxénètes. « Je veux être respecté », lâche-t-il. Le déni, la honte, la dissimulation : Thierry a vécu tout cela étant enfant face à l'homophobie. Adulte, il ne voulait pas revivre cette expérience avec son travail.

Son premier engagement s'est fait à Act-Up Paris, une association de lutte contre le sida. Il combat notamment les idées reçues sur les homos. Puis en 2007, il part à Londres. « Nicolas Sarkozy disait : La France, aimez-là ou quittez-là. Alors après son élection, j'ai préféré partir. » Là-bas, il  travaille aussi comme escort, et passe son master d'histoire des femmes. Puis il entre au GMB, un syndicat généraliste britannique qui comporte une branche pour la libéralisation du sexe. Thierry en est le président pendant quatre ans. Il avait commencé à s'intéresser à l'activisme avec les travailleurs du sexe en 2005, lors de la conférence internationale des « sex workers ».


Militant prostitué cherche respect


Avec l'expérience, il multiplie les plaidoyers dans le mouvement syndical. Une motion est votée pour la dédiabolisation de l'industrie du sexe. A force de manifestations, il empêche, avec tous les autres militants, la fermeture de quatre strip clubs dans un quartier de Londres. « 400 emplois sauvés », annonce-t-il, fier. Puis il apporte une aide au niveau juridique à des cas isolés. « Un tabloid avait révélé qu'une professeure se prostituait le soir. On l'a aidé à garder son emploi. » Il y a aussi la sex workers university qui organise des journées où tous les travailleurs du domaine se rassemblent. «Il est interdit de travailler au même endroit, sinon le lieu est considéré comme une maison close, explique Thierry. Nous sommes très vite isolés ! » Discussions, cours d'auto-défense, échange de bonnes pratiques comme les techniques de massage, tout y est. Tout comme des questions, telles que « comment gérer sa vie privée ? ».

Depuis, il s'est engagé dans le STRASS, le syndicat du travail sexuel en France. Il a participé à sa fondation en 2009, alors qu'il est encore en Angleterre. A ses prémices, la petite équipe communique par des listes d'emails. Thierry, lui, vient à Paris pour les deux ou trois grandes manifestations annuelles. Parti de rien, le STRASS se structure petit à petit.

Thierry rentre à Paris en 2012 pour rejoindre son compagnon. Pour lui, il a arrêté la prostitution pendant deux ans. « Il était tout de même très inquiet que je recommence. » Souvent, ses amoureux lui demandaient s'ils faisaient les mêmes choses au lit avec ses clients qu'avec eux. Certains pensaient qu'il n'était pas sincère. En 2014, il se sépare de son compagnon. « J'étais très amoureux, mais je ne veux pas forcément une vie rangée. » Thierry a toujours aimé son indépendance : vis à vis des mecs, de la société, et même de ses parents.

Quand ils ont compris que Thierry ne travaillait plus dans le restaurant, ils lui ont demandé comment il gagnait sa vie. Leur fils leur dit tout. Premières réactions, côté mère : « oh non, tu ne fais pas ça quand même »; et côté père : « non mais tu plaisantes ? » Puis ils ont accepté. Ils ont compris que leur rejeton ne changerait pas de voie.

De la tendresse pour des homos refoulés


Ce n'est pas juste du sexe. Il apporte une relation humaine, sans jugement. Pour Thierry, les hommes peuvent être eux-mêmes et se lâcher davantage avec un professionnel. L'argent est un bon moyen d'enlever toute pression. Nul enjeu où on se dit : « il ne faut pas que je sois nul si jamais je veux le revoir. » Et certains hommes demandent, pendant l'heure que Thierry leur dédie, plus de tendresse que de sexe. « Je me rappelle d'un client qui voulait que je le serre très fort dans mes bras. » Marqué par cette soif d'affection, il se rend compte aussi du bien qu'ils procurent aux homosexuels non affirmés. Certains ont femmes et enfants. Pour eux, coucher avec un prostitué n'est pas une vraie relation. Ils ne sont pas vraiment homos.

Thierry se rappelle d'un autre client, âgé de 80 ans, en Angleterre. Il voulait qu'ils reproduisent une scène qu'il a vécu enfant à l'école. A la prière, le prêtre l'avait surpris en train de toucher le genou du garçon à côté. Il a été puni à coups de canne. L'octogénaire demande à Thierry de reproduire cette scène. « Il voulait revivre un des seuls événements érotiques de sa vie, et lui donner un autre sens. » Cet homme-là a caché toute sa vie son homosexualité.

L'escort ne s'impose aucune limite...ou presque. Il répond juste non à tout ce qui est sans préservatif, à la scatophilie et au fist trop poussé. Pour le reste, tant qu'il y a un bon feeling, et du respect... « Aujourd'hui, les clients se croient tout permis : certains annoncent même un prix quand ils me contactent. » Quand Thierry a déposé sa première annonce sur le net, il annonçait 200 euros de l'heure. Aujourd'hui, il propose 150, et ne descend pas en dessous de 100 ou 120 euros. Il peut passer des heures à discuter avec un homme qui ne concrétisera jamais. Il regrette parfois la rue, où il fait ses heures, puis une fois chez lui, il déconnecte de son travail. Avec les rendez-vous pris via Internet, les clients peuvent l'appeler à tout moment.

L'escort pense à retourner « faire le trottoir ». « Des fois, mon métier commence à m'ennuyer. » Thierry a une solution en tête : pratiquer en tant que femme au bois de Boulogne. « Quand tu te travestis, les mecs sont plus dans une recherche de douceur et de féminité, assure Thierry, entre pédés, il y a un côté plus bestial. » Thierry souhaite tester une autre sexualité. A ses yeux, c'est aussi cela, la richesse de son métier.


@Clémentine Billé

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