logo
« Je pouvais me masturber plus de dix fois en quelques heures. Je savais me retenir d'éjaculer pour me toucher très vite de nouveau.»

05 juin 2016

Je suis un dépendant sexuel en rémission

Fabrice*, 48 ans, va beaucoup mieux depuis qu'il a compris qu'il n'était pas obsédé. Il est dépendant sexuel. Ou était. Avant de se faire aider, il consommait de manière compulsive du sexe. Avant de se faire aider, il s'autodétruisait.
Ecoutez l'article raconté par David Ravier, journaliste

Parce qu'entendre une histoire est plus intense pour certains que la lire, XXIe Sexe propose une version audio de chaque récit. Ils sont lus par des comédiens en formation en écoles de théâtre, dont la Comédie-Française.

Je suis sexuellement sobre depuis 2010. Je n'ai pas eu de relations hors mariage depuis, ni de pratiques seul. Disons que je suis un dépendant sexuel en rémission. Une affiche excitante dans le métro, comme une publicité pour Gleeden, un coup d’œil dans un sexshop et hop, je peux rechuter.

J'avais des périodes clean, sans abus, et d'autres où je consommais du sexe : pornographie, prostituée, triolisme, relations avec des hommes alors que je suis hétéro... Je me suis toujours senti honteux. J'ai fait l'amour pour la première fois à 25 ans. Et c'était avec une prostituée. Ma femme est la seule personne avec qui j'ai partagé une relation affective. Jusqu'il y a six ans, même en étant avec elle, j'allais assouvir mes envies ailleurs.

Je me suis masturbé pour la première fois au tout début de l'adolescence. J'étais tombé sur un livre de pornographie de mon père. Il a déclenché quelque chose en moi. Quand sont arrivés les films du même genre sur Canal Plus, je les regardais en cachette. J'ai toujours eu l'impression d'avoir une sexualité clandestine, et indéniablement très solitaire. Jamais je n'en ai parlé avec mes parents, ni avec mes amis.

Une fois adulte, j'ai souhaité aller plus loin. Je suis parti à la rencontre d'une prostituée dans la rue, histoire d'essayer une relation sexuelle avec une autre personne. J'en ai vu une vingtaine au total, en comptant les escorts. Je voyais la plupart d’entre elles trois ou quatre fois. Puis je m'en lassais. Je me comportais comme un gamin qui s'amuse avec son nouveau jouet, avant de le laisser au fond de la malle parce qu'il en a marre. Le pire dans tout cela, c'est que je n'éprouvais pas beaucoup de plaisir. Bien sûr, l’acte me soulageait mais la honte m'envahissait à peine avait-on terminé. Je me voyais comme un prédateur.

« Me dire que je faisais bander un mâle m'excitait »


Les femmes mûres m'ont d'abord intéressé, puis j'ai cherché des filles de plus en plus jeunes. Comme si je tentais de rattraper le temps perdu, comme si je voulais avoir celles que je n'avais pas eu pendant mon adolescence et le début de l'âge adulte. Quand je fantasmais, je voulais toujours reproduire ce qu'il y avait dans les films porno. Et quand je me retrouvais devant ces femmes : rien. Je ne leur demandais rien de particulier, elles faisaient ce qu'elles avaient envie de me faire.

Moi qui suis trouillard, je me rendais dans des lieux peu fréquentables rien que pour rencontrer ces femmes. Je pouvais lâcher 200 euros pour une heure. J'y laissais mon salaire certains mois. Je suis allé à Paris juste pour voir si les prostituées y étaient différentes. Je suis monté à Bruxelles simplement pour regarder des femmes se déhancher dans les vitrines parce que cela n'existe pas en France.



Mon ancien psychologue citait Lacan pour expliquer mon comportement : dans une relation homme-femme, ce qui intéresse l'homme est le moment où il monte l'escalier. Il voulait dire par là que ce qui m'excitait se déroulait avant l'acte. Je suis ivre d'envie tout le temps de préparation, tout le temps où mes fantasmes passent par mon esprit, où je suis devant la porte et où elle m'ouvre. En m'y rendant, j'ai toujours ce combat en moi. Je me dis : putain, merde, je suis tombé de nouveau là-dedans, j'y vais ou j'y vais pas ? Mais si je n'y vais pas, je vais louper quelque chose. Et si j'y vais, je vais encore me sentir coupable.

Un jour, les prostituées seules ne m'ont plus satisfait. J'ai cherché à faire des rencontres avec des couples. À l'époque, je passais par le Minitel. J'ai dépensé tellement d'argent avec cette machine qu'une fois on m'a coupé le téléphone. Je n'avais plus de quoi le payer ! J'ai mis du temps à passer à l'acte. Quand j'ai sauté le pas, quelle déception ! Les mecs souhaitaient juste voir leur nana se faire prendre par un autre homme, et les femmes me criaient dans les oreilles : « je suis ta salope ! ». Ils étaient dingues. Leur délire ne me correspondait pas du tout. Pour moi, ce n'était rien d'autre que de la masturbation avec une autre personne. Mais, de la même manière qu'avec les prostituées, je recommençais.

Je n'avais pas atteint mes limites, alors je les ai poussées. Toujours sur le Minitel, je me faisais passer pour une femme auprès des hommes. Me dire que je faisais bander un mâle m'excitait. J'ai basculé. Après tout, pourquoi ne pas rencontrer directement des hommes ? D'abord, je me limitais aux fellations, avant de devenir actif lors d'une partie de baise...puis passif. C'était purement sexuel. Moi qui aime les bisous et les caresses en compagnie d'une femme, avec eux, hors de question. Une fois qu'on l'avait fait, je ne voulais plus les revoir. Je pensais qu'ils me répugnaient, avant de comprendre que ce qui me dégoûtait était ma propre personne.

« Quand j'avais envie de sexe, je devenais fou »


Je n'ai jamais compris cette dissociation entre les fantasmes que je pouvais avoir et les valeurs que l'amour représente à mes yeux : quelque chose de beau, de romantique, de puissant. À côté, le sexe est sale. La dépendance sexuelle est difficile à définir puisque c'est par intermittence dans mon cas. Parfois je m'en passais, mais quand j'en avais envie, je devenais fou. Jamais je n'oserais aller voir une nana qui me plaît lors d'une soirée ou dans la rue. Non, je poussais la perversité toujours plus loin. Je parle de perversité parce que je m'orientais vers des pratiques qui moralement me dérangeaient. Ma personnalité se dédoublait.

Pour passer à l'acte, j'avais souvent besoin d'un bon « remontant ». C'est ainsi que je suis devenu alcoolique, de mes 23 à 33 ans. À une période, je pouvais aller boire, seul, dans un bar. Puis je revenais chez moi et ouvrais une bouteille en me mettant devant l'ordinateur pour flirter ou mater du porno. Je suis allé voir les alcooliques anonymes en 2003. J'étais déjà avec ma femme depuis quelques années.

Elle m'a toujours compris, même si je ne lui ai jamais rien dit concrètement de mes problèmes sexuels. On s'est rencontrés fin 1999, à une période où je ne comprenais pas pourquoi mes amis se mariaient, alors que moi je n'avais encore connu aucune relation affective. Enfin, j'ai bien eu un ou deux flirts. Comme avec cette fille, lors de vacances quand j'avais 20 ans. Nous nous étions juste embrassés. Je suis devenu totalement accro. Et fou. Je souhaitais passer mon temps avec elle et je mourrais d'inquiétude si je ne savais pas où elle était. On se connaissait depuis à peine deux semaines. Elle a pris peur, et m'a jeté. Certains thérapeutes disent que les dépendants sexuels sont aussi dépendants affectifs : c'est peut-être vrai.

Avec ma compagne, tout était différent. Je l'ai rencontré via le Minitel, sur une sorte d'ancien Meetic. Nous nous sommes installés ensemble au bout d'un an. Elle me comblait. Il faut dire qu'elle est très portée sur le sexe aussi. Jamais elle ne m'a dit non. Parfois je me réveille la nuit, très excité, et je me frotte à elle. Attention, je n'ai jamais été coupable de viol conjugal, mais si elle se réveille à son tour, jamais elle ne se refusera à moi. Et nous ferons l'amour.

Au début de notre relation, j'ai arrêté d'aller voir ailleurs, et de consommer de manière compulsive. Avec elle, j'ai découvert ce que sont réellement la sexualité et l'amour. J'ai su ce qu'était une zone érogène, et qu'on éprouvait du plaisir sexuel autrement que par la masturbation ou la pénétration. Pourtant, j'ai replongé. Pendant des années, heureux à ses côtés, je retournais voir des prostituées, des hommes, des couples. Je regardais du porno.


« Je pouvais me masturber plus de dix fois en quelques heures »


Un jour, je me suis fait peur. J'étais seul chez moi. Ma compagne était en déplacement professionnel. Installé à l'ordinateur, j'ai navigué sur des sites pornographiques. C'était l'un de ces jours où je pouvais me masturber plus de dix fois en quelques heures. Je savais me retenir d'éjaculer pour me toucher très vite de nouveau. Et quand ça partait, je patientais un temps avant de mettre une nouvelle vidéo en route. Il m'arrivait de fondre en larmes. Mes pulsions échappaient à mon contrôle. Je ne pouvais plus m'arrêter. Et cette journée-là a été plus terrifiante encore. Je choisissais des thèmes de plus en plus sordides. D'abord des mises en scène de viols, puis des films où plus de quinze mecs pouvaient éjaculer sur une nana. Plus l'après-midi avançait, plus je choisissais des filles jeunes... jusqu'à ce que ce soit des adolescentes. On les appelle des Lolitas. Quelle serait la prochaine étape ? Me toucher devant des images d'enfants ? Non !

Le coup de grâce a eu lieu quelques temps plus tard. Je suis allé voir une prostituée spécialisée dans le BDSM. Elle m'a fait me mettre à genoux devant elle. Je me suis masturbé sous ses ordres. Je n'ai ressenti aucun plaisir. Les délires de domination, très peu pour moi. Et pourtant, à peine sorti de son appartement, je voulais en voir une autre. Je suis allé voir les sexoliques anonymes.

L'association fonctionne comme les alcooliques anonymes. On se présente et on raconte sa propre histoire. Puis, en groupe, on lit ensemble des textes spirituels des fondateurs des sexoliques anonymes. Le simple fait d'en parler m'a aidé. Je n'étais plus seul. Me sentir isolé me détruisait. En six mois, j'ai réussi à me contrôler.

Désormais, je ne couche plus qu'avec ma femme. J'apprends à m'aimer de nouveau. Je m'interdis d'aller sur Internet quand je suis seul à la maison. J'évite certaines rues de Lille, celles où je sais qu'il y a des sexshops par exemple. Je médite et pratique la sophrologie également. Et si jamais une pulsion me prend de nouveau, je passe à autre chose sans avoir l'impression de me priver. Je jardine, je me promène dans la nature. Si tout cela ne suffit pas, je peux appeler un ami des sexoliques anonymes. En fait, il fallait simplement que je mette le bon mot sur mon problème : dépendant. Et non obsédé. Depuis, je trouve toujours une alternative à cette quête de jouissance délirante.

*Le prénom a été changé.


Clémentine Billé

Facebook

Twitter

Il n'y a pas encore de commentaires...
Commenter 0 Partager

commentaires recents


derniers tweets


A vos témoignages


Vous avez aimé XXIe SEXE et vous souhaitez partager votre histoire?

Venez la raconter en déposant votre témoignage en cliquant ici